Se souvenir de Corrado Gex, soixante ans après sa disparition, signifie s’interroger non seulement sur sa figure, mais aussi sur l’héritage qu’il a laissé à la Vallée d’Aoste — un héritage qui demeure, aujourd’hui encore, profondément vivant.

Corrado Gex est entré dans une forme de légende, comme cela arrive souvent lorsqu’une personnalité charismatique disparaît tragiquement. Mais au-delà des récits et des interprétations qui ont accompagné sa disparition, c’est la substance de son engagement qui reste essentielle : une vision politique lucide, moderne et profondément enracinée dans son territoire.

Au cours de sa vie, malheureusement trop brève, Gex a été un homme politique capable de saisir avec une grande sensibilité les besoins de sa communauté. Déjà jeune lycéen à Aoste, il exprimait une vision ouverte et inclusive : pour lui, était valdôtain quiconque vivait et aimait cette terre, et pas seulement ceux qui y étaient nés.

C’est surtout dans ses fonctions d’assesseur à l’instruction, puis de député, qu’il a laissé une empreinte durable. Une empreinte qui, plus de soixante ans après, reste clairement lisible et continue de représenter un point de référence.

Sa pensée s’inscrivait dans une vision profondément fédéraliste, en dialogue avec des figures comme l’abbé Joseph Bréan, et s’accompagnait d’une ouverture européenne remarquable, d’une grande modernité pour l’époque.

Dans le domaine de l’instruction, Corrado Gex a su anticiper des thèmes qui restent aujourd’hui au cœur du débat public : la défense de la francophonie et du bilinguisme, le rôle central des enseignants, l’innovation pédagogique, la construction d’une école plus inclusive et capable de dialoguer avec le monde du travail. Autant de questions qui continuent de nous interpeller.

À cela s’ajoutent des choix concrets et visionnaires, comme la création de la première école professionnelle publique en Vallée d’Aoste, qui porte encore son nom, ainsi que son engagement en faveur de l’institution de l’école maternelle. Sans oublier son attention à des thèmes tels que les manuels scolaires, les cantines, l’inclusion ou encore la réforme de l’école moyenne.

Mais au-delà du réformateur, il y avait aussi l’homme. Un homme capable de gestes simples mais profondément significatifs, comme l’envoi de livres et de vêtements aux jeunes engagés dans les alpages, les petits « cit »pour faire sentir la proximité des institutions même dans les lieux les plus isolés.

Corrado Gex fut également un innovateur dans la vie de l’Union Valdôtaine, notre jeune mouvement politique, où il se battit pour que la voix des plus jeunes soit entendue et prise en considération. Un combat jamais facile, mais qu’il mena avec détermination.

Qui sait si la maxime latine promoveatur ut amoveatur ne peut pas nous offrit une clé de lecture pour comprendre pourquoi son expérience comme assesseur n’a duré que quelques années. Certainement pas par manque de capacité – bien au contraire. Il en avait probablement plus que quiconque.  

Sa disparition, survenue le 25 avril 1966 dans un accident d’avion, donne à sa mémoire une résonance particulière. Le 25 avril est aussi la date de la Libération, moment fondateur de notre démocratie. Ce n’est pas une simple coïncidence : Corrado Gex était profondément antifasciste, et toute son action politique s’inscrivait dans les valeurs de liberté, d’autonomie et de démocratie.

Se souvenir de lui en ce jour, c’est donc faire vivre un lien fort entre mémoire et engagement. C’est rappeler que ces valeurs ne relèvent pas du passé, mais qu’elles exigent, aujourd’hui encore, attention, responsabilité et courage.

Il y a enfin une dimension plus personnelle qui rend ce souvenir encore plus vivant.

Comme Corrado Gex j’aime profondément le vol. Regarder la Vallée d’en haut, c’est en saisir l’unité, la beauté, mais aussi la fragilité. C’est un regard qui invite à dépasser les frontières, à tenir ensemble identité et ouverture.

C’est sans doute de ce regard que naissait sa vision politique : une Vallée à protéger, mais aussi à ouvrir au monde, sans jamais en trahir l’âme.

La meilleure manière de lui rendre hommage n’est donc pas seulement de célébrer ce qu’il a accompli, mais de continuer à regarder notre communauté avec ce même regard ample, libre et responsable.

Un regard capable d’aller au-delà, comme le regard de celui qui vole.

 

 

Demain, dans la journée, l’Union Valdôtaine organise un moment de commémoration en mémoire de Corrado Gex à Castelnuovo di Ceva. J’aurais certainement aimé être présent, mais je considère qu’il faut être là où l’on est le plus utile, et des engagements paroissiaux m’occupent.

Je serai présent par la pensée.